13 juin 2006

LA BATAILLE D'ISLY ET LA CONVENTION DE LALLA-MARNIA

Si la campagne de Kabylie s'était terminée brusquement, c'est que de graves événements se produisaient à l'Ouest du côté du Maroc. Abd-el-Kader cherchait à entraîner le sultan Moulay-Abd-er-Rahman dans sa lutte contre les chrétiens; celui-ci le ravitaillait et le soutenait, tout en se méfiant de son ambition. La politique d'Abd-el-Kader consistait à attirer les Français sur le territoire marocain, dont les frontières étaient absolument vagues et indéterminées, pour forcer la main au sultan.

Lorsque nous créâmes un poste à Lalla-Marnia, les Marocains prétendirent que ce poste se trouvait chez eux et le sultan, sous la pression de l'opinion publique, envoya une mehalla camper près d'Oudjda sous le commandement du caïd El-Guenaoui. Une première agression se produisit le 30 mai 1844 au marabout de Sidi-Aziz, au Nord-Ouest de Marnia. Comme Bugeaud avait reçu de Paris l'ordre de tout tenter pour maintenir la paix, une entrevue fut décidée entre Bedeau et le Guenaoui ; elle eut lieu le 15 juin sur les bords de la Mouïlah ; la conférence fut interrompue par des coups de feu ; Bugeaud accourut au bruit de la fusillade, recueillit l'escorte de Bedeau et prit l'offensive; quatre jours après, il entrait à Oudjda sans coup férir et y attendait le résultat des négociations engagées à Tanger par le consul de France, M. de Nyon, qu'appuyait une escadre commandée par le prince de Joinville.

D'après les instructions de Guizot, M. de Nyon devait exiger du sultan le désaveu de l'agression contre nos troupes, la dislocation de la mehalla et l'expulsion d'Abd-el-Kader.

En même temps, le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur à Londres, était chargé de rassurer les ministres anglais sur les conséquences du conflit, en spécifiant que nous voulions éviter seulement que le Maroc ne constituât pour Abd­el-Kader un asile inviolable où il reprendrait des forces pour recommencer sans cesse la guerre contre nous.

L'émotion était assez vive en Angleterre; on craignait que nous ne fussions entraînés au Maroc comme nous l'avions été en Algérie. Guizot promit formellement de ne rien occuper au Maroc : « Autant nous étions décidés, dit-il, à ne pas souffrir que le Maroc troublât indéfiniment l'Algérie, autant nous étions éloignés d'avoir sur le Maroc aucune vue de conquête. Rien n'eût été plus contraire au bon sens et à l'intérêt français ; la possession et l'exploitation de l'Algérie étaient déjà pour la France un assez lourd fardeau et une assez vaste perspective. »

Mais les négociations échouèrent et le sultan refusa de prendre les engagements qu'on lui demandait. Un ultimatum adressé par Bugeaud au caïd d'Oudjda, qui comportait le maintien de l'ancienne frontière entre les Turcs et le Maroc et l'internement d'Abd-el-Kader dans l'Ouest du Maroc, n'eut pas plus de succès et il fallut se résoudre à la lutte. Bugeaud avait en face de lui, non plus seulement le Guenaoui, mais le fils du sultan, Sidi-Mohammed, avec une armée qu'on disait innombrable. Les forces marocaines comprenaient 6 000 cavaliers réguliers, 1 200 fantassins et environ 60 000 cavaliers des tribus; les Abid-Bokhari, la garde noire créée par Moulay-Ismaïl, constituaient les meilleurs éléments. Abd-el-Kader essaya de donner à Sidi-Mohammed quelques conseils et de lui expliquer la manière de combattre les Français, mais il ne fut pas écouté. Bugeaud avait 18 bataillons d'infanterie, 19 escadrons de cavalerie, en tout 11 000 hommes et 16 bouches à feu. C'était assez pour combattre et pour vaincre. Selon son habitude, il expliqua son plan aux officiers avant la bataille : « Je vais, dit-il, attaquer l'armée du prince marocain, qui, d'après mes renseignements, s'élève à 60 000 cavaliers; je voudrais que ce nombre fût double, fût triple, car plus il y en aura, plus leur désordre et leur désastre seront grands. Moi, j'ai une armée : lui n'a qu'une cohue. Je vais vous prédire ce qui se passera. Et d'abord, je veux vous expliquer mon ordre d'attaque. Je donne à ma petite armée la forme d'une hure de sanglier. Entendez-vous bien! La défense de droite, c'est La Moricière ; la défense de gauche, c'est Bedeau; le museau, c'est Pélissier, et moi je suis entre les deux oreilles. Qui pourra arrêter notre force de pénétration? Ah! mes amis, nous entrerons dans l'armée marocaine comme un couteau dans le beurre! »

L'armée française commença son mouvement dans l'après-midi du 13 août, le suspendit à la tombée de la nuit et se remit en marche à deux heures du matin.  Elle était disposée en un grand losange avançant par un de ses angles; les 18 bataillons d'infanterie formaient autant de petits carrés, avec une compagnie sur chaque face et une compagnie de soutien au milieu. La Moricière commandait en second ; les colonels Cavaignac, Pélissier, Gachet commandaient l'infanterie, les colonels Tartan, Morris, Yusuf la cavalerie. La rencontre eut lieu le 14 août 1844 sur les bords de l'Oued-Isly, à trois kilomètres au Nord-Ouest d'Oudjda. L'immense cavalerie marocaine, s'ébranlant au galop, essaya de déborder l'armée française en assaillant les flancs et la queue de la colonne, mais l'infanterie reçut la charge avec une solidité inébranlable et répondit par des feux de salve. L'ennemi s'arrêta et tourbillonna. Le grand losange toujours fermé reprit sa marche et s'ouvrit pour laisser passer la cavalerie. Yusuf à gauche avec les spahis balaya tout ce qui se trouvait devant lui et s'élança sur le camp marocain; 5 escadrons de chasseurs vinrent le soutenir. Sur la droite, le colonel Morris se trouvait engagé avec 550 chasseurs au milieu de 6 000 cavaliers; il ne recula pas, lança ses escadrons l'un après l'autre et soutenu par 3 bataillons, eut finalement l'avantage. A midi, la bataille était gagnée; elle avait été peu meurtrière même pour l'ennemi, qui laissa 800 morts. Les Français avaient 28 tués et 100 blessés, mais l'armée marocaine avait perdu la tente et le parasol de Sidi-Mohammed,18 drapeaux, 11 pièces de canon; elle avait surtout perdu sa jactance.

Pendant que le maréchal Bugeaud remportait cette brillante victoire, le prince de Joinville opérait contre les villes de la côte marocaine. Avec une escadre de 12 vaisseaux, il avait bombardé Tanger le 6 août, puis s'était porté sur Mogador, où il rencontra une résistance plus vive; mais des compagnies de débarquement s'emparèrent de l'île qui couvre le port et la ville elle-même fut occupée.

Bugeaud songeait à marcher sur Fès : " On peut y aller, écrivait-il au prince de Joinville, avec 20 000 hommes d'infanterie, 3 régiments de cavalerie d'Afrique, une vingtaine de bouches à feu bien approvisionnées et des moyens suffisants pour transporter des vivres pour un mois. " Mais les considérations de politique générale et les engagements pris vis-à-vis de l'Angleterre ne permettaient pas de donner suite à ce projet. A ce moment, la célèbre affaire Pritchard et les incidents de Tahiti mettaient en danger l'entente cordiale, à laquelle Guizot était très attaché. Lord Aberdeen déclara que l'occupation d'un point quelconque du territoire marocain deviendrait nécessairement un casus belli. Il fut convenu que nous ne demanderions ni indemnités, ni cessions territoriales.

Le Maroc ayant sollicité la paix, les négociations furent rapidement menées. Le traité de Tanger (10 septembre 1844) fut une simple reproduction de l'ultimatum ; le sultan s'engageait à interner Abd-el-Kader dans une ville du littoral occidental de son empire au cas où il tomberait entre ses mains.

La délimitation de la frontière devait faire l'objet d'une convention spéciale, qui fut signée à Lalla-Marnia le 18 mars 1845. Il était entendu que nous réclamerions seulement la frontière de l'ancienne Régence, mais il était impossible de déterminer cette frontière, qui variait suivant les hasards de la fortune et des combats. L'idée même de frontière est parfaitement étrangère aux musulmans; comme le remarque M. Jules Cambon, c'est dans le Coran, qui ne parle pas de patrie, qu'est pour eux renfermée toute la loi. On ne traça de limite qu'entre la mer et le Teniet-es-Sassi, sur une distance de 150 kilomètres. Au delà de ce point, la convention indiquait les tribus et ksours appartenant soit à la France, soit au Maroc; on laissa au Maroc l'oasis de Figuig, qui commande la route du Touat. Au Sud de l'Atlas Saharien, on déclara toute délimitation superflue, le pays étant inhabitable : " Le Sahara n'est à personne, " dit le texte. Nous fûmes trompés sur beaucoup de points; toutes les questions litigieuses furent réglées à notre désavantage et la rédaction même de la convention témoignait d'une ignorance absolue des hommes et des choses. Nous tenions avant tout à obtenir la reconnaissance de notre souveraineté sur les musulmans algériens et le désaveu d'Abd-el-Kader par le Maroc; il n'était pas facile d'obtenir du sultan-chérif cette reconnaissance et ce désaveu. Les défectuosités du tracé de la frontière, qui coupait en deux les tribus et n'opposait aucun obstacle aux incursions des maraudeurs, entraînèrent par la suite d'incessantes difficultés avec l'empire chérifien; mais, à vrai dire, ces difficultés, inhérentes au voisinage d'un pays barbare, habité par des nomades pillards, ne pouvaient manquer de se produire; elles n'ont pas encore pris fin aujourd'hui et ne cesseront que le jour où la France aura achevé la pacification du Maroc.

LA DERNIÈRE PHASE DE LA LUTTE

Après la bataille d'Isly, qui est l'épisode le plus populaire et le plus brillant de la conquête de l'Algérie, la lutte entre Bugeaud et Abd-el-Kader change de caractère. " Les résultats généraux, disait Bugeaud à la tribune de la Chambre le 24 janvier 1845, vous les connaissez. Vous savez qu'Abd-el-Kader a été successivement chassé de l'édifice de granit qu'il avait créé; cet édifice, nous l'avons démoli pierre à pierre. Nous avons soumis les tribus une à une. Nous avons rejeté Abd-el-Kader dans l'intérieur du Maroc, ce qui ne veut pas dire qu'il ne reviendra pas. Je crois même pouvoir vous prévenir qu'il reviendra. Il ne reviendra pas dangereux, mais tracassier, et voilà pourquoi il faut que nous restions forts et vigilants. "

Abd-el-Kader en effet n'est plus qu'un chef de partisans, qui agit par coups de main. Cependant les difficultés restent grandes. Aux yeux des musulmans zélés, l'émir n'a rien perdu de son prestige; grandi par ses malheurs et sa constance, il est une prédication vivante de la guerre sainte. " Que veux-tu donc faire de nous? lui disent les indigènes; la poudre a dévoré nos braves; nos femmes, nos enfants, nos vieillards, tu les sèmes dans le désert. Regarde derrière toi; la traînée des cadavres t'indiquera le chemin que tu as parcouru. - De quoi vous plaignez-vous? répond Abd-el-Kader, tous ces êtres que vous aimez ne sont-ils pas en paradis?" Avec une personnalité aussi forte et un tel caractère, un adversaire ne cesse jamais d'être à craindre, même quand la fortune l'abandonne.

http://aj.garcia.free.fr/site_hist_colo/livre2/L2p233.htm

BOU-MAZA. L'INSURRECTION DU DAHRA

De part et d'autre, les hostilités, dans cette dernière phase de la lutte, prennent une âpreté, une férocité même qu'elles n'avaient pas eues jusqu'alors. L'agitation qui avait secoué l'Algérie tout entière était d'ailleurs loin d'être calmée. De toutes parts des mouvements maraboutiques se produisent indépendamment les uns et les autres. A Bel-Abbès, des Derkaoua essaient de surprendre le poste. A Tlemcen, un chérif prétend s'emparer de la ville avec une bande de fanatiques; d'après les promesses de leur chef, ils n'ont même pas besoin d'armes : la terre doit engloutir les Français à leur approche. Le plus important de ces mouvements maraboutiques fut celui qui eut pour chef Mohammed-ben-Abdallah, surnommé Bou-Maza, l'homme à la chèvre; il fut le premier de ces chérifs qui ont surgi périodiquement dans tous les coins de l'Algérie, fanatiques furibonds ou imposteurs grossiers, dont la foule crédule acclame les divagations et les jongleries.

Bou-Maza était chérif idrissite ; il avait vingt cinq ans. " Ce n'est pas un homme ordinaire, dit Saint-Arnaud; il y a en lui beaucoup d'intelligence, dans un cadre d'exaltation et de fanatisme". On vit bientôt en lui le vengeur messianique, le " maître de l'heure " qui devait balayer l'infidèle et faire triompher l'islam; le sultan du Maroc correspondait avec lui et de tous côtés on lui envoyait des offrandes et des soldats; il parcourait les tribus, promettant aux combattants tantôt l'invulnérabilité, tantôt les joies du paradis. L'insurrection s'étendit bientôt à toute la région montagneuse du Dahra ; quoique battus par Saint-Arnaud à Aïn-Meran, les révoltés attaquèrent nos postes, soulevèrent l'Ouarsenis ; Bugeaud vint lui-même faire campagne et de nombreuses colonnes parcoururent les régions où l'agitation s'était propagée.

Le gouverneur laissa au colonel Pélissier le soin de désarmer les populations qui avaient pris part à la révolte. Pélissier ne trouva de résistance que chez les Ouled-Riah, qui s'étaient réfugiés dans les grottes de Nekmaria ; après les avoir vainement sommés de se rendre, il fit allumer de grands feux à l'entrée des cavernes ; 500 personnes, hommes, femmes et enfants, périrent asphyxiées : " Terrible mais indispensable résolution ! écrivait Saint-Arnaud. Pélissier a employé tous les moyens, tous les raisonnements, toutes les sommations. Il a dû agir avec vigueur. J'aurais été à sa place, j'aurais fait de même, mais j'aime mieux que ce lot lui soit tombé qu'à moi. " Ce triste incident, grossi par des polémiques passionnées, fit grand bruit en France. Bugeaud couvrit son subordonné, qui n'avait fait qu'exécuter ses ordres. Soult eut une attitude assez embarrassée; on lui rappela qu'à la bataille d'Austerlitz, il avait fait briser par le canon la glace des étangs sur lesquels fuyaient 12 000 hommes. Les cruautés des insurgés envers nos prisonniers et nos blessés, les atroces mutilations qu'ils faisaient subir à nos morts ne disposaient pas nos soldats à l'indulgence.

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