28 février 2006

L'Amérique, les Anglais et les Marocains

marokko18En 1603, Ahmed el-Mansour, roi du Maroc, fit une proposition à son alliée anglaise, Elizabeth Ire. La reine eût-elle accepté, toute l'histoire du monde moderne aurait été changée. L'idée était très simple : que l'Angleterre aide les Maures à coloniser l'Amérique.

Le roi proposait que des troupes marocaines et anglaises, transportées par des navires anglais, aillent attaquer ensemble les colonies espagnoles d'Amérique, chassent leurs détestables ennemis espagnols, prennent alors possession des terres et les gardent « pour toujours sous notre autorité commune ». Il y avait une astuce, il est vrai. Ne serait-il pas raisonnable, suggérait le roi, que la plupart des futurs colons fussent marocains plutôt qu'anglais, « eu égard à la grande chaleur du climat, dont ceux de votre pays ne sont pas aptes à subir les extrémités, alors que nos hommes les supportent très bien, du fait que la chaleur ne les dérange pas » ? Après mûre réflexion, l'offre marocaine ne fut pas retenue par Sa Majesté.

Une telle proposition peut, aujourd'hui, sembler extraordinaire. À l'époque, elle ne fit guère hausser les sourcils. Après tout, comme le souligne Nabil Matar dans sa remarquable étude pionnière sur les relations anglo-islamiques(*), les Anglais étaient alors étroitement alliés aux Marocains comme à leurs suzerains nominaux, les Ottomans : de fait, le pape considérait Elizabeth comme « une complice des Turcs ».

Les Anglais, en ce temps-là, pouvaient avoir des réserves à l'égard de l'islam, mais elles n'avaient rien de comparable à la haine, mêlée de peur, que leur inspirait le « papisme ». Unis dans leur antipathie pour l'Espagne catholique, ils coopéraient si étroitement avec les forces de l'islam qu'en 1590 le roi d'Écosse James VI était « persuadé qu'aucun prince chrétien, en dehors d'Elizabeth, n'avait jamais eu pour le Turc une aussi grande estime ».

Cette coopération anglo-islamique prenait des formes très variées. À côté de traités d'amitié et de commerce, elle conduisit à des expéditions militaires communes, telle que l'attaque anglo-marocaine contre Cadix, en 1596. La Londres élizabéthaine comprenait une très vivante communauté musulmane. [...] Et, à la même époque, on comptait bien davantage d'Anglais dans le seul Maroc que dans les nouvelles colonies d'Amérique.

 

* Turks, Moors and Englishmen in the Age of Discovery, by Nabil Matar, Columbia University Press.

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